Atmosphères atmosphères

Extrait de "Le plat pays qui est aussi le mien" 

« L’enfance a un parfum tenace »


La mamie lisait un Fred Vargas, en attendant son bus. Assise sous l’abribus de la RATP, sur le banc en métal censé être design, en réalité froid et inconfortable, ses pieds se balançant dans le vide, elle revenait du marché. Posé à côté d’elle, son cabas entrouvert contenait une botte de poireaux, des carottes et une demi-baguette.
Concentrée sur sa lecture, je pouvais l’observer à mon aise. Je l’imaginais sans peine dans un film d’Audiard, dissimulant une sulfateuse sous ses légumes, m’apostrophant à la Françoise Rosay : « Qu’est-ce que vous avez à me détroncher comme ça ? Je ressemble à votre tante Yvonne ou bien ? »
Presque…
À ma grand-mère Ch’timie, Marguerite.
Ancienne verrotière de son état, elle creusait le sable avec une bêche pour attraper les gros vers, futurs appâts pour les cordes, elle réparait aussi les filets. Simple employée de l’hôpital maritime, illettrée je crois, fille, sœur,  femme et mère de pêcheurs de la Côte d’Opale. Ma famille élargie et nombreuse se composant d’un joyeux mélange de Ch’timis, Belges et Polonais, avec des origines viking et espagnole. 
Je me rappelle les jours de marché où elle me trimballait avec elle, s’arrêtant tous les dix mètres, pour discuter en patois avec ses copines et voisins, et me présenter. 




























Extrait de "Restavec nous"

Tigarçon

Il est 5 h, Tigarçon s’étire et se lève. La maison est encore silencieuse. Madame, sa maîtresse, dormira jusqu’à 9 h. Il réveillera Monsieur tout à l’heure, lui préparera son petit-dèj, le lavera, l’habillera et l’emmènera à l’école.
Tigarçon a 4 ans, Monsieur 7.
Il est arrivé chez eux depuis longtemps, (déjà 6 mois) donné par sa mère à ces gens riches, dans l’espoir qu’il serait bien nourri et irait à l’école, moyennant quelques heures de travail (en fait jusqu’à 18 h par jour).
Sa famille nombreuse survit dans une hutte misérable, dans la campagne, loin d’ici. Aucun contrat écrit n’a été établi (80%de la population étant analphabète), juste une promesse orale de la famille un peu plus aisée. 
Avant lui, ses frères et soeurs, dès leurs 4 ans, ont tracé le même chemin : « confiés » à un foyer de la ville, pour devenir domestiques, esclaves, « restavecs ». Il ne les a jamais revus…
Lui non plus ne reverra pas ses parents, il ne se souvient déjà plus de son prénom. On l’a rebaptisé « Tigarçon » dès son arrivée, on lui a expliqué les règles : travailler, se taire, ne pas pleurer, même quand il est battu avec la rigoise, le long fouet en lanières de cuir, ne pas réclamer à manger, même quand il a faim.On lui a donné une assiette et une tasse en fer-blanc, pour sa ration quotidienne de maïs bouilli, et indiqué son « lit » : quelques guenilles entassées sous la table de la cuisine.

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